Du voyeurisme à l'infini par Raymond Lefevre
| Le cinéphile est le voyeur par
excellence. Dissimulé dans l'obscurité, il regarde...
Son honneur est intact, car l'écran n'a pas encore la
forme d'un trou de serrure, et, surtout, il n'est pas
seul à regarder, Une saine complicité l'unit aux autres
spectateurs. Loin de lui la mauvaise conscience des
vicieux solitaires. Il faut bien le reconnaître, cette forme de gloutonnerie optique nous affecte tous. Dans notre paradis de voyeurs, les plus jolies femmes ignorent superbement toute pudeur. Les tentations sont variées et renouvelables : sorties de bain de nos actrices aimées, spasmes des amants, meurtres libérateurs, sadisme réconfortant, levers matinaux. Radieuses nudités ! Brigitte Bardot, Catherine Deneuve, Marika Green, Mireille Darc ou Joanna Shimkus... Sans oublier les Suédoises curieuses. Et bien dautres... |
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Or, pour notre voyeur, voici le
spectacle d'un autre voyeur. Un cinéphile, lui aussi et,
de surcroît un cinéaste. Et cela nous donne Peeping Tom, un film absolument hors série, génial dans l'expression à l'infini de l'obsession voyeuriste. Pour le film d'une obsession, il fallait une vision du monde obsessionnelle. Celle de Michael Powell, dont la mise en scène n'avait jamais été aussi inspirée. |
Tout se cristallise autour d'un thème unique : lil. Détails de décoration, direction et choix des acteurs, éléments de dialogues, couleurs, scénario et découpage, tout concourt à exprimer la prise de possession du monde par le regard. D'ailleurs les premières images situent le film sur le plan de la métaphore : une magistrale association entre une cible et un il. Le monde possédé par le regard.Aucun personnage n'échappe à cette obsession : Mark Lewis, le voyeur meurtrier. Helen, l'insignifiante petite voisine que la curiosité pousse à mettre en marche un Projecteur 16 mm, le vieux monsieur amateur de nus artistiques, le psychiatre gâteux, les gens de la rue avides de faits divers, et surtout l'aveugle. C'est d'ailleurs là l'une des idées les plus sensationnelles du film : l'aveugle voyeur ! Un aveugle toujours à l'affût du moindre indice qui révèle une présence, illuminée par l'état second de l'alcoolisme. Avec cette trouvaille inouïe de l'aveugle qui prend, elle aussi une photo... en parcourant des mains le visage de Mark. La main devient vision, elle fixe une réalité, comme les multiples caméras qui peuplent le film.
Le choix du décor renvoie aussi à l'obsession du voyeurisme. Nous sommes à Londres, cette capitale privilégiée des voyeurs. Les prostituées portent le nom commode et charmant de "modèles ", c'est-à-dire qu'en principe elles prêtent leurs corps à la vision. L'équivalent londonien de "la Semaine de Paris " propose des expositions de nus artistiques et des excursions pour naturistes.
Londres, c'est aussi la capitale des boutiques spécialisées dans la vente des revues "sexy ", à l'enseigne de "books Magazines ". On y est beaucoup plus à l'aise pour feuilleter que dans nos drugstores. La licence règne sur les écrans, et le film nudiste de la première partie du double programme assure un succès commercial inouï à La Femme Mariée de Jean-Luc Godard.
Parmi les photographes de nus, un grand
spécialiste Harrisson Marks. Ses revues
"kamera ", ses calendriers et ses films 8 mm
comblent bien des gloutonneries optiques. Ses modèles sont aussi
connus que les actrices de TV et, parmi eux, la plantureuse
Pamela Green, vedette du film naturiste Naked as nature
intented
.
Michael Powell a poussé le soin de l'authenticité à confier le rôle de la cover-girl à cette même Pamela Green. Peeping Tom est donc aussi un excellent reportage sur cette forme élémentaire de voyeurisme. Avec cette merveilleuse hypocrisie british qui nous montre un monsieur d'âge avancé venu acheter "the Times " et repartant avec une grande enveloppe marquée "educative Books " qui renferme ce soir ! ", conclura, blasé, le commerçant.
La librairie s'ouvre sur une arrière-boutique équipée en studio ; des décors et des éclairages rudimentaires. Le mythe de Paris et de ses plaisirs.
La librairie vend aussi des journaux à sensation. Le sang à la une. C'est ainsi que Mark Lewis prend connaissance de l'identité de sa première victime. Une pile de journaux qui glisse et la photographie de la prostituée Dora se multiplie sous son regard.
Association sexe-crime. Nous sommes bien dans la correspondance idéale de la névrose qui s'est emparée de Mark Lewis. Donc, dans ce monde sculpté par l'obsession du regard, un personnage hors série Mark Lewis.
Il se situe bien au-delà des voyous voyeurs de Propriété Privée, du personnage aux jumelles de Fleur dOseille (avec bain de soleil de Mireille Darc), du jeune homme qui tient la paire de jumelles d'une main et le téléphone de l'autre en contemplant les charmes divins de Marika Green dans La fille den face. Bien au-delà aussi de l'élémentaire utilisation du cinéma amateur dans le mémento visuel tenu par Piccoli dans De lamour.
Ses frères seraient plutôt le Mabuse aux mille yeux ou le prêtre de La nuit du chasseur ouvrant son couteau à cran d'arrêt pendant une séance de strip-tease, et le substituant à son sexe.
Mais Mark Lewis domine toute cette galerie de voyeurs. Le moindre de ses comportements affirme son voyeurisme. C'est le héros d'une préoccupation unique. En ce sens, le film de Michael Powell est une réussite totale, Powell n'a jamais recours à l'exposé explicatifs, aux facilités de la voix off, au didactisme psychanalytique, aux effets de caméra subjective. La consultation psychanalytique du film, sur la plate-forme d'un studio de cinéma, est conçue sur le mode du dérisoire et pulvérise tout didactisme. La seule explication réside dans la manière de regarder agir un personnage, dans la description minutieuse d'un comportement. Il allait de soi que le voyeur ne pouvait être que cinéaste et cinéphile.
Il est opérateur professionnel. Reporter amateur (c'est le pape du cinéma-vérité), collectionneur de films tous formats, photographes de nus et spécialiste de l'enregistrement sonore. Il fréquente la cinémathèque de Dean Street, et lit "sight and Sound ". C'est là la grande idée de Michael Powell avoir exprimé le voyeurisme à partir du cinéma, imbriquant d'une manière indissociable l'académisme du 35 mm, la spontanéité du 16 mm, la maladresse du format amateur sans oublier la photographie d'art si chère à nos amis anglais.
Chaque détail de scénario ou de mise en scène devient un élément obsessionnel. Quand Mark fait de l'humour, c'est toujours en rapport avec sa névrose. Surpris en train de filmer l'enlèvement du cadavre de Dora, il répond à un badaud qui l'interroge : " Pour quel journal travaillez-vous ? - " The Observer".
L'absence ou la présence de clefs jouent un rôle important dans l'univers du voyeur. On entre facilement chez Mark Lewis, car il n'y a pas de clefs dans son appartement (et je pense qu'il y a là plus qu'un symbole freudien, la clef étant davantage, pour Mark, un obstacle à la vision). Et chaque fois que le voyeur touche une clef, il s'étonne. Notamment au cours de l'anniversaire de sa voisine Helen, qui reçoit en même temps que son cadeau d'anniversaire... une énorme clef dorée.
C'est ainsi que sa première déclaration d'amour est une manière de se donner lui-même au regard d'une femme. Une projection cinématographique privilégiée dont il est le héros et qui exprime tout son secret.
Aimer, sera donc pour lui, offrir son image et refuser de photographier l'autre. D'où cette extraordinaire trouvaille de la promenade sans caméra. Dans la mesure où la caméra reste à la maison, le plaisir amoureux devient une libération. Avec pourtant ces inévitables ratés qui le pousse à scruter, à s'arrêter devant une fenêtre, à esquisser le réflexe de saisir la caméra au moment de la découverte d'un couple enlacé.
Et la promesse amoureuse sera la résolution de ne jamais voir l'autre à l'intérieur d'un viseur de caméra...
Si Mark offre une broche représentant une libellule, c'est que son père l'effrayait jadis avec de petits animaux. D'autre part, sa compagne idéale s'intéresse à l'enfance et prépare un livre sur l'histoire... d'une caméra magique. Toujours cette obsession présente, même dans les rêves de la jeune fille. On comprend qu'il puisse aimer Helen, par ailleurs physiquement et intellectuellement insignifiante. Peut-être Helen lui rappelle-t-elle aussi sa mère ? En tout cas elle habite là où habitait sa mère.
Et, après avoir quitté Helen, Mark exprime son plaisir solitaire en embrassant longuement son téléobjectif. Image démente et géniale.
Un étonnement visuel est pour lui une fascination. Le corps nu et impeccable, vu de profil, du modèle Lorraine, le laisse indifférent. Mais, dès qu'il voit son visage disgracié par un affreux bec-de-lièvre, sa vision de la femme change brusquement. "Il parait que vous n'avez pas à prendre mon visage " interroge timidement la jeune femme, et Mark découvre dans ce regard la douleur d'être vue. Voilà ce qui va l'inspirer. Il sort sa caméra, s'approche, et filme le visage. Rien d'autre n'existe pour lui. Mais Lorraine n'est pas le type de femme qui provoque son comportement meurtrier.
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Le voyeurisme criminel de Mark Lewis s'exercent envers les femmes qui aiment être regardées, celles que la profession amène à s'offrir au regard. Une prostituée, une starlette exhibitionniste et une cover-girl nue. Tout l'art du crime consiste à transformer progressivement la complaisance à être regardée en une terreur panique. Et cela nécessite une mise en scène méthodique, presque rituelle. Le crime est avant tout une mise en scène, avec cadrages difficiles (notamment cet impossible travelling marché dans l'escalier qui conduit à la chambre de la prostituée), avec plans descriptifs, plans de coupe, plans de raccords. Pour mieux situer artistiquement les plans d'assassinat, Mark filme l'enlèvement du corps de Dora, la découverte du corps de Vivian, l'enquête au commissariat, et même la filature des policiers. Ses crimes sont conçus pour être regardés, et ses films sont destinés à lui survivre. C'est l'art du désintéressement, le cinéma pour le cinéma. Cela nous vaut l'extraordinaire générique, qui reprend en noir et blanc et sur écran réduit, les images de l'assassinat vécu en prégénérique. |
La réalité dans l'instant, et l'image qui ressuscite à volonté ces moments évanouis. Le voyeur filme sa victime, puis il regarde son film. Quant à nous, spectateurs, nous voyons le voyeur regarder. Un voyeurisme au troisième degré.
Le sadisme est aussi affaire de mise en scène. La préparation du meurtre de Vivian est un modèle de préparation technique, avec répétitions, repères à la craie, ambiance sonore, souci des éclairages. La supériorité agressive de Mark s'exprime par la violence d'une lumière crue qui traque la future victime. Comme un chat qui taquine une souris, comme le savant fou de Metropolis qui épouvante de ses spots lumineux l'institutrice des profondeurs. Il s'attarde à filmer Vivian, lil collé au viseur de la caméra professionnelle. La caméra, arme du crime, filmant la caméra complice du crime. Extraordinaire jouissance de celui qui se paye le luxe de se voir être vu par celle qui va bientôt mourir.
| Comble de sadisme (ou raffinement
artistique), la terreur de la victime est réfléchie par
l'usage d'un miroir grossissant et déformant qui montre
aux assassinées le visage de la mort, que lui verra sur
l'écran. Suprême communication, avant le travelling
avant mortel qui égorge la victime. Enfin, le suicide de Mark Lewis correspond également à une idée de mise en scène. Se sachant découvert, il filme, à travers un carreau brisé, l'arrivée des policiers. C'est l'ultime reportage. Puis, c'est l'utilisation démentielle des bandes de magnétophones. Cris d'épouvante, sirène des voitures de police, crépitement des flashes, la bande-son idéale pour celui qui enregistre son suicide par caméra-stylet. Et tout cela parce que... |
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Et voilà la référence au moment le plus génial du film. L'explication vient de la projection d'un fragment de film d'amateur expérimental.
Des images prises par le père de Mark, un savant illustre, auteur de nombreux volume sur la terreur et sur le complexe de scopophilie.Mark servait de sujet d'expérience. Les images se succèdent, beaucoup plus éloquentes qu'un long discours explicatif.
...Un enfant au visage effrayé sous le spot d'un projecteur...
... Juché sur une palissade, il regarde un couple d'amoureux... (des panoramiques aussi maladroits qu'insistants vont et reviennent du gosse au couple)...
... Visage de l'enfant sous le spot du projecteur...
... Le gosse dans le lit, on a lance un gros lézard qui s'approche de l'enfant...
... L'enfant s'essuie les yeux...
... L'enfant devant le cadavre de sa mère...
... Une jeune femme en maillot de bain deux pièces...
... Le père qui offre une caméra à son fils...
... L'enfant filme son père qui le filme...
Mais que voit exactement l'enfant dans le viseur de sa petite caméra ?
Il y a certainement, à côté de son père 1a femme qui a supplanté sa mère. Et dont il souhaite la disparition en la filmant pour la première fois.
Association : femme-rivale, mort, caméra. La naissance, puis l'épanouissement d'une névrose.
Peeping Tom est un film d'une construction, d'une rigueur, d'une richesse admirables dans l'expression d'un voyeurisme l'infini.
Chef-duvre du film d'épouvante. Joyau de délire, de lucidité et de sadisme. Le fantastique du quotidien. Celui qui nous montre que nul n'est à l'abri des fantasmes inquiétants d'individus d'apparence normale.
On ne se doute pas qu'en fréquentant la cinémathèque, on peut vivre dangereusement.
Midi-Minuit Fantastique, n°20, octobre 1968