Martin Scorsese vu par Michael Powell

Jamais, depuis les débuts de Kurosawa, nous n'avons senti une énergie aussi impérieuse. Dès ses premiers films, il a ouvert un dialogue avec le public et l'a forcé à y prendre part. Aux côtés de Robert De Niro, il a inventé un langage cinématographique nouveau.

Il a à peu près la taille de Napoléon. Une barbe noire finement taillé fait ressortir la pâleur du visage et l'intensité du regard. Il parle et se déplace par saccades. Quel que soit le sujet, s'exprime avec une conviction absolue.

Il n'est que nerfs et passions maltraite ses amis, chérit ses ennemis adore ses parents. Il est toujours amoureux. La femme qui saura retenir son amour recueillera un trésor. Si elle n'existe pas, il faudra l'inventer.

Il ne peut rester seul. Il lui faut être au coeur de l'action. Il est fébrile, généreux, impulsif, et pourtant singulièrement clairvoyant. Il est enclin aux admirations soudaines et à de tout aussi soudaines déprimes. Il est de bonne compagnie, jusqu'à ce que vous réalisiez qu'il n'est plus là. Il est parti, il est ailleurs.

Il petit-déjeune d'images, déjeune de cassettes et glisse vers le dîner porté par les ondes sonores. Chaumière ou palais, roulotte ou automobile, ses demeures ronronnent sous la caresse de l'électronique. Des piles de bandes magnétiques, d'écrans, d'enregistreurs et de projecteurs - gris et impersonnels comme Jeeves, le valet de Bertie WoosterHéros d'une série de livres pour enfants publiés à Londres par P.G. Woodenhouse. attendent le bon vouloir de leur jeune maître. Sa salle de bains est une salle de montage, sa chambre à coucher une salle de projection. Les programmateurs déclenchent les magnétoscopes 24 heures sur 24, la musique ne s'interrompt jamais, la nuit se confond avec le jour, le jour avec la nuit.

En observant ce lutin vif-argent travailler avec Bobby De Niro, on a le souffle coupé. Ils ont collaboré si étroitement et si longtemps qu'ils paraissent s'être inventés l'un l'autre. La pensée de Marty s'incarne dans les actes de Bobby. Leur dialogue se tend à l'extrême, les gestes et les attitudes ressortissent du subconscient, et vous les voyez inventer un langage cinématographique qui met le public au défi de les prendre de vitesse. C'est le plus beau compliment qu'un cinéaste puisse faire à son public - et nous leur en sommes reconnaissants. Une fois sur deux, au cinéma, nous bâillons d'ennui car le réalisateur souligne une intention que nous avons comprise dix minutes plus tôt. Scorsese-De Niro, c'est une autre planète. Visuelles ou verbales, les intentions font mouche, elles vous effleurent telle l'épée de l'escrimeur. Un mot suscite une image, une image engendre une séquence, une répartie la suspend, une réaction se fait attendre, les émotions demeurent secrètes, tout est imprévisible, un mot soudain ou un visage saisi à l'instant de vérité nous font venir les larmes aux yeux. Tel est l'univers de Martin Scorsese.

Après les massacres du 2 mai à Madrid, Francisco Goya erra toute la nuit au milieu des corps profanés, traçant esquisse sur esquisse à la lumière d'une lanterne portée par son serviteur. A ce pauvre hère qui demandait en claquant des dents : "Maître ! pourquoi faut-il que vous dessiniez ces horreurs ? " Goya répliqua : " Pour que les hommes apprennent pour toujours à ne pas être des barbares ". Scorsese est le Goya de la 10ième Rue.

J'ai entendu des gens se plaindre de la violence de Mean Streets, de la violence de Taxi Driver. Scorsese est un artiste. Prenez une reproduction des Désastres de la guerre. Vous voyez cette silhouette d'homme nu et mutilé qui s'empale sur un pieu ? Ces femmes culbutées, violées et éventrées ? Ce prêtre pendu à un arbre ? Croyez-vous que Goya n'a voulu tirer qu'un effet spectaculaire de telles horreurs ? Martin Scorsese pas davantage. Rien n'échappe à son regard, il contemple la beauté et la terreur avec la même objectivité, le même amour, la même compassion. Il ne peut rien exprimer d'autre que la vérité.

Si seulement nous avions une dizaine de Scorsese ! Mais ne rêvons pas. Si nous en avons un par décennie, nous aurons de la chance. Je m'en contenterai.

M. Powell in Positif n°241 (Avril 1981) (Préface de Martin Scorsese - The First Decade, par Mary Pat Kelly, Redgrave Publishing CO, Pleasantville, New York, décembre 1980, traduite de l'anglais par Michael HENRY.)

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