Découvrir La Renarde de Michael Powell par Vincent Ostria

 

La ressortie de La Renarde (Gone to Earth, 1950) en version intégrale inédite (le film avait été raccourci à l'époque et additionné de plans tournés par Rouben Mamoulian) est une surprise : une fable superbe, d'une grande légèreté et simplicité qui contrevient à la réputation de complexité du cinéma de Powell. Une célébration magique de la nature. Œuvre harmonieuse sur l'harmonie universelle, le film est audacieusement littéral : le destin de l'héroïne, une charmante sauvageonne nommée Hazel (Jennifer Jones), est assimilé à celui de sa renarde apprivoisée, nommée Foxy. Créature pourchassée, comme les renards, par les hommes, Hazel, fille d'un apiculteur/fabricant de cercueils/harpiste, est la passeuse entre deux mondes : l'univers sensible (englobant les êtres vivants et les choses) et la société, régie par l'idéal chrétien.

Le film devient fascinant en décrivant un monde où la sensation, le pur instinct, les forces telluriques, le magnétisme animal dépassent la raison et la passion. Même le pasteur avec qui Hazel fera un mariage de raison, être délicat, presque efféminé, qui incarne la modération, en vient presque à communier avec le credo païen d'Hazel, notamment quand il pose les poings sur le grimoire de sorcière de celle-ci... On peut ici parler d'appel de la terre, matérialisé par un dangereux puits de mine, réplique géante du terrier du renard aperçu au début du film (le titre original, Gone to Earth, est un terme de chasse signifiant que le renard est "rentré sous terre " dans son trou).

Plus profond qu'il n'y parait, le film est directement en prise avec les éléments. Voir la scène d'une grande poésie où Hazel invoque les esprits de la montagne a propos de sa relation avec Jack Reddin, hobereau ténébreux, chasseur un peu diabolique qui la poursuit de ses assiduités. Suivant scrupuleusement les instructions du grimoire hérité de sa mère, Hazel contourne cérémonieusement un rocher où elle a déposé son châle, dans l'attente d'une musique divine qui sera le signe favorable : scène d'incantation païenne inédite dans le cinéma hollywoodien, qui rappelle presque certains trips de Kenneth Anger revus récemment.

J. Jones dans la Renarde

Mais au-delà de l'opposition entre christianisme et paganisme, le véritable enjeu est la lutte entre le principe masculin l'instinct sexuel du chasseur - et le principe féminin - la terre, à la fois gouffre et matrice de la nature. Powell suggère cela avec grâce. Reste la pincée de perversion qui pimente le film. Notamment quand Reddin espionne, un sourire concupiscent aux lèvres, la jeune fille qui essaie des robes de princesse dans son château. Le Powell du Voyeur pointe alors le bout de l'oreille... Mais guère plus, car ce drame magique est avant tout une poétique leçon de chose.

cahier du cinéma n°511 - mars 1997

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