La presse à la sortie de

"Une question de vie ou de mort"

 

Prétentieux, pénible et assoupissant

Le paradis tel que l'imaginent les personnes qui font des films et sortent peu des studios consiste en une sorte de tente démesurée a toile blanche mal tendue, avec escaliers roulants qui n'en finissent plus, statues de grands hommes en plasticine, vestiaire pour distribution d'ailes de plâtre (empaquetage hygiénique, Cellophane), irradiations lumineuses variées dans les coins, et ouvreuse de cinéma en uniforme faisant fonction d'anges. Contrairement à la conception qui cours dans les dessins animés, le ciel est monochrome alors que les scènes de réalité sont dues au pinceau ubiquitaire de Mm Nathalie Kalmus. C'est le deuxième point par lequel le film sort du banal. (... )

Pour une imitation du Défunt récalcitrant, tout cela n'est vraiment pas réussi. C'est prétentieux quand ça n'a rien à dire, pénible quand cela cherche à faire sourire et assoupissant quand ça vise à la gravité. Les auteurs ont qualifié leur film de "plaisanterie stratosphérique ". Personnellement je ne J'aurais pas mis aussi haut.

Jacques Borel - L'Ecran français n° 72 - (12 novembre 1946).

Une technique imaginative des plus intéressantes...

Que voilà certes un sujet original et intelligent, dont on eût pu tirer un film psychologique d'un intérêt absorbant. A vrai dire, de la manière dont les metteurs en scène l'ont traité, le côté sérieux du film donne l'impression d'être forcé. Les scènes dans lesquelles Carter a ses hallucinations sont terrifiantes quand il se débat et transpire de peur. (... )

Et pourtant on décèle un esprit d'espièglerie dans les scènes monochromatiques de l'autre monde. Les salles de la Mort sont vastes et froides, elles sont organisées à la manière d'une administration qui prolongerait le film fantastique de H.G. Wells : Things to Come . Les anges féminins sont en uniforme et, malgré leur apparence sévère de fonctionnaires, elles clignent légèrement de l’œil aux aviateurs américains qui, ébauchant un sourire, viennent chercher leurs nouvelles ailes (...)

A Matter of Life and Death est un film remarquable qu'il ne faut pas examiner d'une manière trop rigoureuse, quand au traitement de son histoire, mais c'est une réalisation d'une technique imaginative des plus intéressantes. Il perd de son importance par suite d'une certaine inconsistance, il exploite plutôt qu'il n'étudie son thème central et ses personnages principaux.

Il mérite tous les éloges pour sa vitalité, son ingéniosité et son esprit, mais on n'y décèle pas le sentiment du poète à l'égard de tous les aspects implicites de l'histoire.

Roger Manveil - Service d'information de l’ambassade britannique - (16 décembre 1946).

Une tentative marquante de cinéma subjectif
Ce monde de l'imaginaire, il était tentant de l'explorer subjectivement, mais (les auteurs) ont décidé d'y montrer le héros en train d'agir comme on se voit soi-même agir en rêve ; d'où un maximum de liberté laissé au spectateur : cet autre monde, cet au-delà qui vient opposer les splendides contrastes de ses noirs et de ses blancs aux piètres chromos de la vie, est-il rêve du, cerveau malade de Peter ou bien réalité coexistante sur un autre plan et, dans ce cas, des interférences ne pourraient-elles se produire ? Effleurons même, si l'on veut, un certain phénoménisme philosophique qui identifierait la réalité et le rêve : tout ce qui existe n'est peut-être que création de notre esprit et l'univers est fait seulement d'apparence... Peter ne saura jamais la vérité sur ses visions... Le spectateur à qui elles ont été communiquées non plus. C'est en cela que A Matter of Life and Death constitue une tentative marquante dans l'ordre du cinéma subjectif.

 

 

Jacques Bourgeois - La Revue du Cinéma n° 7 (été 1947)

Un anti-britannisme virulent

Maintenant, au moins, le masque est jeté. Maintenant, aucun danger à faire ouvertement dans Une question de vie ou de mort ce qui ne pouvait se faire que sournoisement et secrètement dans Blimp et 49th Parallel. Maintenant plus aucun risque à tenter en temps de paix ce que l'équipe Goebbels-Hitler-Himmler n'a pas réussi lors de la guerre : discréditer les Britanniques aux yeux de leurs alliés et semer la discorde entre nous et les Américains. Pas plus de risque à présenter un Américain sensé avoir combattu aux côtés de Washington contre les Britanniques comme porte-parole et à le faire déclamer les slogans anti-britanniques les plus virulents jamais entendus dans un film britannique. Maintenant, rien de plus naturel que de construire un personnage qui, selon les propres mots de Powell-Pressburger - a les Britanniques "dans le nez ", et ce avec une rage frôlant l'hystérie nazie. Maintenant, il est permis de dresser les Français contre les Anglais, les Russes contre les Anglais, les Sud-africains contre les Anglais, les Chinois et les Indiens contre les Anglais. Maintenant il est permis de se montrer hargneux comme un roquet, de se retourner et de mordre la main qui les a nourris pendant des années de conflits cruels. Maintenant Powell-Pressburger peuvent, dans A Matter of Life and Death se permettre de faire exactement ce que les Nazis ont fait quand ils détenaient le pouvoir : jeter le discrédit sur un être, lui-même tout à fait incapable du moindre crime, au nom de tous les prétendus péchés que sa "race " ou sa nation ont soi-disant commis dans le passé. C'est le rôle que Powell-Pressburger ont donné au chef d'escadrille Carter dans le film.

The Worid is my Cinéma - E.W. et M.M. Robson - (Sidneyan Society, 1947). (Traduction : Pierrette Gonzalès et Claude Guiguet).

Un souci méticuleux de la vraisemblance

Les deux plans d'action du ciel et de la terre servent très habilement l'intérêt dramatique, car le sort des personnages dépend toujours à la fois de l'un et de l'autre en sorte que le film entier est une course à la vie et à la mort aussi passionnante qu'une aventure policière dont elle a du reste la précision mathématique. (...) Jamais une comédie américaine ne se serait aussi méticuleusement souciée de sauvegarder la vraisemblance logique des événements terrestres au point que, si l'on soustrait du film les interventions célestes, le comportement du héros se trouve rigoureusement expliqué par le hasard et la neurologie. De même la longue séquence du procès céleste qui oppose avec un humour digne du Punch l'histoire et la civilisation américaines au monde britannique est digne de passer dans les anthologies futures du cinéma anglais.

Quelques graves faiblesses empêchent pourtant ce film si riche de trouvailles d'atteindre au chef-d’œuvre. Outre la lenteur du rythme du récit, je lui reprocherai surtout son manque regrettable de goût dans la "reconstitution " du paradis. J'aime assez, bien que nous en fassions les frais, la caricature ridiculement galante du marquis guillotiné sous la Révolution française qui fait fonction de messager. La charge est grosse mais vigoureusement animée. Et la peinture "sociale " du monde céleste dans son ensemble est sans doute l'une des meilleures réussites du film. On ne saurait par contre excuser l'horreur des décors en plâtre et en Plexiglas qui viennent si fâcheusement contredire l'irréalité de la couleur.

André Bazin - L'Ecran Français n° 116 (16 septembre 1947)

... joue sa partie sur le plan technique
Depuis le temps que le problème du Ciel, comme d'ailleurs celui de l'Enfer, tracasse les hommes et plus particulièrement les cinéastes, Question de vie ou de mort est une des plus intelligentes expériences qui nous ait été offerte. Loin de l'humour de Green Pasture et de la poésie de Liliom, c'est sur le plan technique que le film anglais joue sa partie. Truquages savants, décors extraordinaires, une habile alternance de Technicolor et de monochrome trace la frontière du terrestre et de l'au-delà. Cela crée un point de repère d'autant plus précis qu'aucun spectateur n'a jamais supposé que le paradis puisse être en Technicolor. Il convient également de mentionner une adroite fusion des époques qui donne au Ciel un petit caractère d'éternité des plus divertissants. On pense que la fraternisation surréaliste de Louis XV, de Jules César et de Cléopatre, doit y être chose courante

Jacques Potier - Cinevie n° 103 - (16 septembre 1947).

Entre le tragique macabre et le comique

Il n'est pas étonnant, en définitive, de voir les techniciens anglais aboutir à ce film imparfait, passionnant et grossier et qui est le premier exemple valable de ce que l'on serait en droit d'appeler la "féerie psychique ". Reste à savoir si les tempêtes sous les crânes sont photogéniques. (... )

Or, il semble que, malgré la somme d'imagination dépensée, les auteurs aient été guidés dans leur travail davantage par le goût de l'effet technique, du gag, d'une somptuosité un peu clinquante que par le souci de création profondément humaine. C'est pourquoi ce film luxueux oscille constamment entre le tragique macabre et le comique, voire le bouffon et le calembouresque, sans parvenir jamais à se fixer sur le fond du problème. Si bien que ce film inégal reste légèrement inférieur aux Visiteurs du soir et même à la délicieuse comédie américaine Le Défunt récalcitrant, illustration de l'identique parabole : l'Amour est plus fort que la mort.

Guy Museux - Cinémonde n° 686 - (23 septembre 1947).

Les charmes d'une mystification

Voyez ce film. Il en vaut la peine. Son intérêt réside dans le fait qu'on nous promène avec subtilité du monde réel aux mondes inventés. Il existe un admirable synchronisme entre les péripéties de la vie quotidienne, observées par le réalisateur d'un œil aigu, et le drame qui se joue dans les sphères d'un ciel de fantaisie... Nous ne savons plus où s'arrête le symbole, où commence l'humour... Mais s'il nous plaît, à nous, d'être mystifiés ?

Michel de Saint-Pierre - Témoignage Chrétien.

Rigoureux, plausible et émouvant.

L'histoire ne serait pas si nouvelle, après tout, si les auteurs n'avaient eu l'adresse de la situer sur plusieurs plans concurrents : le procès a son équivalent humain, il correspond à la lutte de l'aviateur et des médecins pour échapper à la mort, à la folie qui le guettent, par suite d'un choc nerveux reçu au cours de sa chute. L'assemblage des plans est tout à fait rigoureux et plausible, et d'autant plus émouvant.

Innovation remarquable : le film est en couleurs, sauf les scènes célestes qui passent en noir et blanc et dans une photographie très impersonnelle, exsangue, qui ajoute encore au dépaysement. Malheureusement, les décors y sont laids, les péripéties artificielles, les prétentions ironiques lourdement appuyées, la réalisation hésitante et sans vie. Les scènes sur terre, par contre, sont très bonnes. On n'oubliera pas la chute de l'avion en feu, le "réveill " de l'aviateur sur une plage très surréaliste.

Jean Vagne

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