Look at the sea (Le voyeur) par Jean-Paul Torok

 

Thomas Hardy, le plus grand romancier anglais, qui passe à juste titre pour un délicat peintre des paysages du sud de l'Angleterre, empruntait à l'âge de neuf ans une lunette marine et grimpait sur la colline voisine de sa chaumière pour observer dans la charmante cité de Dorchester, distante de deux milles, la pendaison publique d'une jeune femme. Au même âge, Mark Lewis, le "Peeping Tom " du film de Michael Powell, contemple les ébats d'un couple, cependant que son père filme ses réactions à l'aide d'une caméra portative. Son père est un savant qui a consacré toute sa vie à l'étude psychologique de la peur, employant comme cobaye son propre fils dont il enregistre et photographie toutes les émotions. Au cœur de la nuit, sa caméra à la main, il l’éveille en sursaut ; il glisse dans son lit un lézard pour capter sur son visage une expression inédite de crainte et de dégoût ; plus tard il le filmera au chevet de sa mère morte. Il guette l'enfant sans répit, créant chez lui une psychose du regard assimilé dans son esprit à la peur et au désir de faire souffrir. Contre cette menace qui empoisonne son enfance le jeune Mark réagit en épiant à son tour les êtres qui l'entourent encouragé par son père qui lui offre une caméra. Après la mort du savant le jeune homme poursuit sur de jeunes femmes les expériences de celui-ci, non sans les perfectionner sensiblement, et à des fins qui cessent d'être scientifiques.

Partageant l'opinion commune selon laquelle le cinéma a été inventé pour photographier en gros plan la mort de jolies femmes, mais préfèrent user dans ce but de la caméra-couteau en place, de la caméra-stylo, moins efficace, Mark Lewis met au point une caméra 16 mm spéciale : un des pieds, dont l'extrémité se dévisse, dissimule une lame acérée. Brandissant horizontalement dans le sens du travelling ultime cette épée mise à nu, l'opérateur la plante dans la gorge de sa victime, sans cesser de la filmer, cependant qu'un miroir parabolique déployé autour de l'objectif a pour effet de provoquer chez celle-ci, qui voit s'y refléter son agonie, un plus haut degré d'épouvante. Cette séquence filmée elle-même par Powell atteint si l'on y songe à un degré de complexité aussi déroutant que les jeux de miroirs dans un célèbre tableau de Vélasquez. La caméra filme le cinéaste assassin, qui filme sa victime, assistant elle-même en direct au déroulement de l'action. Cette agonie sur trois plans ne peut manquer d'impressionner favorablement le spectateur.

Mais le propos du Voyeur s'élève au-delà de ces jeux subtils. On peut y voir l'étude psychologique toute en nuances d'un authentique auteur de films, qui pousse jusqu'à la limite une certaine conception de la direction d'acteurs. Car le voyeurisme ne suffit pas à rendre compte de la personnalité de Lewis, qui est aussi et à la fois cinéaste sadique et meurtrier, ces différentes facettes formant un tout cohérent. Une explication psychanalytique assez sérieuse est apportée à ce cumul de morbidités, qui ne surprendra pas ceux qui savent qu'il y a dans le regard fixement braqué sur quelqu'un désir inconscient de faire souffrir et même de tuer. Ainsi fusille-t-on des yeux, puis plus efficacement, par ce substitut du regard qu'est la caméra. Cerné par les policiers, Lewis dirige sur eux, en place de la classique mitraillette, sa caméra. On peut multiplier les exemples : contrairement à l'idée reçue selon laquelle "chacun de nous tue ce qu'il aime" - par ailleurs admirablement illustrée dans A bout de souffle par Belmondo tuant un flic - Lewis se refuse à filmer la fille qu'il aime, et la seule promesse d'amour qu'il lui fasse est : " je ne vous photographierai jamais ". Remarquons aussi le soin avec lequel la composante sadomasochiste du voyeurisme se trouve explication citée déjà dans un autre film anglais nous avons admiré une paire de jumelles truquée dissimulant en place de l'oculaire deux pointes d'acier violemment éjectées par un ressort dans les yeux de celui qui regarde. Ici, Lewis finit par s'appliquer à lui-même, en retournant sa caméra contre lui, le traitement qu'il infligeait à ses victimes, terminant son "documentaire " par un admirable close-up.

affiche du voyeur

Mais qui est le véritable voyeur ? Cette appellation gentiment familière de " Peeping Tom " s'applique aussi au spectateur qui se trouve ici exceptionnellement favorisé : ne lui est-il pas permis de s'adonner à ce comble du voyeurisme qui consiste à voir un voyeur, à voir ce qu'il voit et à le voir voyant ? D'autant mieux que le film de Powell est extrêmement soigné. Les fragments du film, en 16 mm que tourne Mark Lewis sont montés et insérés dans l'action avec une grande habileté, si bien que la même séquence peut être vue simultanément du point de vue du personnage à travers le viseur de sa caméra et du point de vue du metteur en scène.

Certains moments atteignent à une poésie noire assez inhabituelle : les fragments des films expérimentaux du père baignent dans une très pure lumière de terreur et la simple apparition, dans le lit de l'enfant, d'un lézard en dit assez long à la fois sur l'onanisme et le complexe de castration. Le meurtre dans le studio, grâce à un jeu savant d'éclairages, est d'une efficacité confondante. Le suicide de Lewis à la fin, assez spectaculaire en soi, s'accompagne d'une pompe funèbre impressionnante : sirènes de police, hurlements d'enfants enregistrés au magnétophone, explosion de lampes flash, cris d'horreur et bruits divers. Quant à l'humour il relève habilement les temps morts de l'action. Lewis filme dans la rue les policiers enquêtant sur son premier meurtre ; un curieux lui demande pour quel journal il travaille, Lewis répond tout naturellement en citant le très sérieux hebdomadaire britannique The Observer ; de même le vieux monsieur qui pénètre dans une officine louche pour acheter des photos obscènes demande préalablement The Times. Et la seule personne qui voit clair dans cette histoire de voyeur est évidemment une aveugle.

Il peut paraître superflu à une époque où un cinéma consacré ne fait plus appel qu'aux prestiges de l'intelligence de parler du plaisir qu'on éprouve à la vision de Peeping Tom. L'extrême sophistication que mettent nos auteurs modernes à varier les jeux de l'amour ne va jamais jusqu'à l'essentiel. Au lit leurs personnages se comportent comme vous et moi. Nous aimons bien de temps en temps porter nos regards vers d'autres horizons, où se fait jour de l'érotisme une conception fantastique. Photographiant dans une chambre sordide une femme très dévêtue, Lewis, pour surprendre sur son visage une insolite expression d'étonnement, lui dit : " regarde la mer". Avis aux scaptophiles qui sont las des petits oiseaux.

Positif N°36, novembre 1960 - in English

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