Le Narcisse Noir par Yves Alion

Entièrement réalisé en studio pendant la guerre, Le narcisse noir n'est pas sans conserver les stigmates de cet enferment, d'autant qu'il met en scène un lieu clos par essence : le couvent. Même si par ailleurs nous n'ignorons pas que celui-ci se situe en plein cœur de l'Himalaya, une sorte de nid d'aigle battu par les vents. Par sa situation, par son silence, le lieu en impose. Il s'en dégage une spiritualité naturelle qui entre en concurrence avec la religion chrétienne, trop codée et à bien des égards dérisoire. Face à l'impassibilité des lieux, les nonnes apparaissent comme singulièrement fragiles, immergées comme elles le sont en terrain étranger, et sujettes à bien des dérapages (cf. la rivalité amoureuse non déclarée mais néanmoins des plus violentes entre deux sœurs).

Sabu et Deborah Kerr dans le Narcisse Noir Mais plus que de l'implantation paradoxale d'un couvent en territoire hindouiste, ce qui intéresse manifestement les auteurs du film, c'est le conflit entre spiritualité et sensualité, entre raideur et abandon. Les êtres cohabitent sans vraiment se rencontrer ni se comprendre. On sent que Powell est fasciné par le vieil ermite de la montagne, comme il est intrigué par les villageois. Mais à l'instar de ses héroïnes, il renonce à en vouloir percer le mystère. Le narcisse noir est adapté d'un roman de Rumer Godden, à qui l'on doit également "le fleuve", porté à l'écran par Renoir quelques années plus tard. Il existe effectivement des liens de parenté entre les deux films : une même fascination pour une Inde plus mythique que réelle, une sensualité renforcée par l'emploi du Technicolor, mais qui ne va pas sans un peu d'artificialité. Il est vrai que les décors sont très appuyés et la musique souvent lourde. Ce sont les piliers d'une esthétique antinaturaliste qui incontestablement date un peu. Reste que ce film de Michael Powell est une vraie rareté, le fleuron d'un certain cinéma anglais, alors au sommet de sa gloire.

Revue du cinéma n°475, oct 1991

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