POWELL Michael (1905-1990)

Né à Bekesbourne, près de Canterbury le 30 septembre 1905. Fils d'un hôtelier, il fait ses études à la King's School de Canterbury et au Dulwich College. Il débute comme employé à la National Provincial Bank en 1922, mais abandonne bien vite son travail monotone.

"Mon père avait un hôtel à Chantilly, "The Manor House", et un autre sur la côte à Cap Ferrat. A cette époque, il savait déjà que le n'aimais pas la vie hôtelière. Le cinéma m'enthousiasmait déjà. En Angleterre, j'avais un travail temporaire dans une banque. Mais la banque ne m'apportait rien et moi, je n'apportais rien à la banque. C'était simplement pour passer le temps. Je suis allé voir mon père à Chantilly, en 1920 ou 21. Il y avait un film à épisodes dans les cinémas avec en vedette Georges Carpentier, le boxeur. J'en suis sûr, on peut trouver la date grâce à cela. Mon père a dit : "J'ai rencontré Léonce Perret, un grand metteur en scène français, et je lui ai demandé s'il voulait faire un bout d'essai avec toi comme acteur. " J'ai répondu : "Mon idée n'est certainement pas d'être acteur, je veux être metteur en scène. " Mon père était très réaliste : "Vas-y quand même, essaie de le faire car une fois là-dedans, tu as des chances d'y rester, comme acteur ou autre. " Perret commençait un film. Il y avait une caméra, peut-être avec de la pellicule dedans, peut-être pas... on a fait un bout d'essai avec moi. C'était la première fois que je me trouvais dans un studio. Je crois que c'était à Joinville, à la Gaumont, c'est bien cela ?

J'étais très timide ; naturellement, je ne suis pas acteur, je ne l'ai jamais été. Je ne connaissais rien. Le studio, les éclairages, tout me bouleversait. Mon père a tout de suite vu que j'étais trop timide. Il est entré dans la scène et a joué avec moi : " Comment ça va mon vieux ? " Mon père était génial, un sacré numéro. Perret a dit : " D'accord, coupez ! Monsieur Powell père a décroché le contrat ! " Mon père en a beaucoup ri. Il a invité tout le monde à déjeuner. Cela a été la fin de ma carrière d'acteur ". (Michael Powell)

L'année suivante, je suis allé dans l'hôtel de Saint-Jean Cap Ferrat aider mon père pendant les vacances d'été. Il faisait très chaud ; personne à l'époque ne fréquentait la Côte en été. L'hôtel était plein de cafards, des armées de cafards. L'ancien propriétaire était italien.

J'ai rencontré pour la première fois un cinéaste américain. Il y avait déjà beaucoup de gens de Hollywood qui venaient là-bas pour des extérieurs. Surtout à Monte-Carlo. C'était peut-être pour un film d'après Ibanez, Enemies of Women avec Lionel Barrymore, je crois. Dès ce moment-là, j'ai espéré que mon père me présenterait à de grands metteurs en scène. Enfin, en 1925, pendant les vacances de Pâques, il a invité presque la moitié de l'équipe de Rex Ingram à déjeuner. On est allé chez Maxim's à Nice. Quelqu'un m'a dit : "Vous parlez anglais, vous parlez français ? ". "Oui ! ". " Bien, on vous donnera quelque chose, cent francs par semaine " c'était peu à l'époque - "et vous pourrez rester avec nous". Le grand réalisateur américain, tournait un film, Mare Nostrum. J'avais de la chance : il avait besoin d'un jeune homme qui parlait anglais et français... Tout a commencé comme ça ! ".(Michael Powell)

De 1925 à 1930, il exerce divers métiers dans toutes les branches techniques du cinéma : photographe de plateau, (notamment pour Champagne (1928), l'avant-dernier film muet d'Alfred Hitchcock), monteur, cameraman, scénariste pour Blackmail (Chantage) de Hitchcock en 1929, Perfect Understanding de Cyril Gardner en 1933. Il aborde la réalisation en 1931 avec Two Crowded Hours, un moyen métrage. Pendant les cinq années suivantes, il signe 23 films de petite et moyenne importance, habituellement nommés Quota Quickies (productions à faible budget, encouragées par le gouvernement britannique pour lutter contre la concurrence américaine). " C'étaient des films très vite faits. Sept, huit jours... Et quelquefois une grande production :... dix jours ! "

Il se fait remarquer en 1937 avec son premier film important : Edge of the World et, passionnément soutenu par Alexander Korda, devient réalisateur de prestige. Il fonde en 1943 sa propre maison de production, The Archers Films Prod. Ltd, avec son ami et collaborateur Emeric Pressburger.

Michael Powell est également l’auteur de cinq ouvrages dont " 200,000 Feet on Foula ", journal de tournage de Edge of the World (inédit en France) et "the Battle of the River Plate " (La Bataille du Rio de la Plata,   Paris, 1957), qu'il écrivit après avoir rencontrés tous témoins survivants du drame, alors qu'il préparait le tournage du film du même titre en 1955 et d' "Une vie dans le cinéma" (autobiogaphie publiée en France en 1997).

N'ayons pas peur des mots ; pour nous, nul doute ne subsiste : le patronyme de Michael Powell mérite de figurer en très bonne place parmi ceux des plus grands réalisateurs de l'histoire du cinéma. Parmi les plus méconnus aussi ; car qui. aujourd'hui, est capable de citer un nombre raisonnable de films tournés par celui qui osa signer Peeping Torn ? Et Pourtant, quelle filmographie prestigieuse ! Du Magnifique,Thief of Bagdad au subtil Black Narcissus, des célèbres Red Shoes aux fabuleux TalesDeath, que of Hoffmann, de l'envoûtant Gone to Earth au surprenant Matter of Life and d’œuvres capables de ravir les cinéphiles les plus délicats ! Vingt-cinq films jalonnent cette carrière exemplaire misevingt-cinq œuvres étalées sur trente ans par entièrement au service d’un art ; lesquelles Michael Powells’affirme sans contestation possible comme un authentique auteur, créateur d’un univers personnel aux contours toujours ouvert aux recherches plastiques comme aux sujets capable de tourner avec la même bonne grâce (et le même bonheur) un conte des Mille et une Nuits ou une simple commande de propagande imposé par le gouvernement britannique ! Certains critiques,son œuvre, la qualifièrent d’académique ce qui est une après une approche superficielle de absurdité évidente : aucun cinéaste n'a été autant obsédé par la recherche ardente de procédés de narration originaux. Recherche qui ne fut pas toujours heureuse si elle irritait les uns, comblait les autres. Michael Powell a toujours tenté de sortir des sentiers battus et il y a bien souvent réussi. En fait, son œuvre, en avance sur son temps, provoqua l’indifférence et le mépris des critiques d’alors ; il s'agit d'un phénomène courant.

Le voleur de Bagdad (1940) : Le Génie (Rex Ingram)

Il est temps aujourd'hui de l’offrir à une redécouverte attentive ; les cinéphiles trouveront leur compte. On s’apercevra que certains cinéastes éloges des journalistes, et moins aveugles qu'eux, y ont puisé bien des trouvailles... On se rendra peut-être compte un jour que le sympathique et tant vanté Tom Jones de Tony Richardson doit beaucoup à Gone to Earth, et que la majorité des films doivent une fière chandelle à Peeping Tom...

Une subtile ambiguïté (qui, de nos jours, leur ajoute un charme supplémentaire) est constamment présente dans les films de Powell. A une certaine époque, considérée comme impuissance du réalisateur à exposer clairement ces intentions... Aujourd'hui après l’éclatante révélation de Peeping Tom, le doute n’est plus permis : l'érotisme de Gone to Earth n'était pas un accident, ni l’apparente timidité de ton de Black Narcissus un traitement malhabile mais au contraire, le résultat de la réflexion d’un homme sans cesse hanté par l’énigmatique conflit du corps et de l’esprit. Anna Massey et Karl Boem dans Peeping Tom (le Voyeur) De surcroît, Michael Powell est un authentique cinéaste fantastique : quoi en pensent certains, sa version de Thief of Bagdad, loin d’être indigne de celle muette, de Raoul Walsh, mérite au contraire de compter parmi les plus convaincantes illustrations du merveilleux à l’écran ; A Matter of Life and Death accommode le surréalisme décoratif au fantastique

traditionnel, à l'aide d'un scénario construit avec une rare cohérence (Powell et Pressburger, à l'époque de leur collaboration, étaient toujours les scénaristes "originaux " de leurs films) ; The Black Narcissus constitue une lucide et pénétrante méditation sur la nature comparée des religions ; Gone te Earth est un poème d’amour d'une beauté bouleversante où souffle le vent brûlant de la passion déchaînée, et Peeping Tom, l’aboutissement logique (et combien percutant ! ) d’un cinéma trop longtemps bridé par une censure tentaculaire et imbécile.

Quant aux films de danse, dont Michael Powell et Emeric Pressburger furent un temps les plus talentueux illustrateurs d’outre-Manche, ils méritent de figurer en excellente place parmi les grandes réussites du genre et soutiennent la comparaison - avec des méthodes d’exploitation radicalement opposées – avec leurs homologues américains. Existe-t –il un ballet aussi magistralement filmé que celui de Red Shoes, utilisant avec un étourdissant brio toutes les ressources propres à l'art cinématographique, avec une telle richesse d'exploitation du surréalisme, du montage et de la couleur ?

Bien sûr, il y a aussi les films de guerre, plus difficiles à défendre, hors du contexte politique qui présida à leur élaboration. Mais la plupart témoignent d'une humanité particulièrement attachante. Michael Powell filme The Battle of the River Plate comme un tournoi de chevalerie au temps des croisades, et si le réalisme sordide ne s'y retrouve pas, c'est au profit d'une générosité et d'une chaleur humaine éminemment estimables.

Les contes d'Hoffmann Pour Michael Powell, le néoréalisme ne possède pas droit de cité au cinéma. A la vision de ses films, on songe immanquablement à la boutade d'Hitchcock : - Le cinéma, c'est une tranche de gâteau ! .... C'est d'ailleurs ce parti pris délibéré de merveilleux, de désuet, de fantaisie, d'imaginaire, qui sauve de l'ennui un mélodrame lacrymal comme The Red Shoes.

De surcroît, le cinéma de Michael Powell se distingue par un souci constant de soin, de précision, de conscience rare et méthodique. C'est pourquoi, même le pire travail à la gloire de la marine de guerre britannique acquiert par la magie de sa caméra, une grandeur et une noblesse inégalables ainsi qu'un romantisme d'un autre âge !

Même une œuvre de commande, vieillotte, comme Spy in Black, procure pour le spectateur d’aujourd'hui un plaisir étonnant, dû sans doute à la personnalité du grand Conrad Veidt, mais aussi à l'envoûtante ambiance de ce petit port de la côte d'Ecosse décrit en quelques images oniriques, brumeuses et fugitives.

Car avant tout, Michael Powell est un cinéaste de l'atmosphère. La description du milieu dans lequel les personnages évoluent, les influences subtiles exercées sur eux par le cadre, les circonstances et les forces déroutantes d'une nature dont le mystère échappera toujours à l'homme, l'intéressent plus que les situations ou les personnages. Michael Powell reste - à notre connaissance, le seul avec Murnau - le plus convaincant évocateur d'un fantastique affleurant sans cesse sous la réalité coutumière. Un exemple flagrant : La Renarde, cette histoire poétique d'une jeune femme plus proche par ses instincts du règne animal que de la nature humaine, et qui détruit par sa croyance inhabituelle en certains –"signes " les passions que sa présence déchaîne ; l'un des plus grands mérites de la réalisation sera précisément de parvenir à nous faire ressentir presque physiquement cette parfaite cohésion de Hazel - la - Renarde - - avec la nature qui lui est harmonieusement soumise et qui nous appareil... hostile ; c'est pourquoi la mort de Hazel, tombant dans un trou sans fond dans la campagne, ressemble plus à un retour direct au limon créateur qu'à une mort véritable... Exégèse fantaisiste que tout cela ? Le titre original du film est Gone to Earth (que les Belges ont traduit par : Retour à la terre).

Une telle sensibilité poétique était indispensable pour réussir, avec le soin et l'intelligence nécessaires, une méditation cinématographique sur les religions ; et nul, mieux que Powell ne pouvait traiter de façon simple et poignante ce sujet pourtant anti-cinématographique... C'est The Black Narcissus, contant avec une apparente simplicité et une délicatesse toute britannique la difficile installation d'une communauté de nonnes dans un coin perdu des Indes, au pied de l'Himalaya. L'étrangeté du cadre (une fois de plus), l'hostilité à peine dissimulée des autochtones, leur méfiance, le mysticisme bien ancré dans les mœurs de ces communautés auxquelles a Européennes ne parviennent pas à s'accoutumer, viennent, petit à petit, à bout de la résistance des nonnes. Qui a vu cette œuvre profondément envoûtante n'oublie pas de sitôt les malhabiles tentatives généreuses des chrétiennes confrontées à la félicité extatique de l'ermite des lieux, assis en Bouddha depuis des années, et figé pour sa - vie - dans la plus complète immobilité. Dans cette seule image sont contenues toute la vanité et la futilité des efforts humains pour contrecarrer le sort ou le destin. The Black Narcissus, poème d'une extraordinaire beauté plastique, attaché à la description d'un conflit psychologique excellemment marié, fait partie de ces œuvres que l'on n'oublie jamais, même après une seule vision.

A matter of life or death (Une question de vie ou de mort) A Matter of Life and Death représente une expérience hardie pour l'époque, mettant une technique étourdissante au service d'un scénario qui demeure sans conteste l'un des plus stupéfiants jamais portés à l'écran. Les effets créés par le contraste entre le noir et blanc et la couleur renforcent la valeur expressive de l'image et perdent ainsi leur trop fréquente gratuité. Le film nous conte l'étrange aventure d'un pilote de guerre blessé à la tête et dont le sort se joue d'une intervention chirurgicale, et dans le monde de sa pensée (ou celui de l'au-delà... ), au sein d'un tribunal céleste appelé à statuer sur son sort ; et, suprême trouvaille finale, au sortir de l'opération chirurgicale couronnée de succès, le chirurgien retire son masque... C'était tout simplement le président du tribunal qui, durant toute la séquence, avait jugé le patient ! On pourra juger à quelle échelle se mesure l'imagination débordante des "Archers " lorsqu'on saura que A Matter of Life and Death est tout simplement né d'une commande officielle du gouvernement britannique pour un film... aidant au rapprochement culturel anglo-américain !

Et puis, nous ne saurions terminer une note sur Michael Powell sans parier de ce film-phare du fantastique cinématographique moderne, le délirant et fabuleux Peeping Tom... Cette obscure et modeste tentative d'analyse clinique d'une psychose, emplie d'une tendresse humaine débordante, et qualifiée par des ânes de film - malsain. , mérite elle aussi une place privilégiée dans le cœur des véritables cinéphiles. Audacieux et fascinant, Peeping Tom se révèle d'une richesse symbolique inouïe. Plus que tout autre, il est un exemple éclatant, parce que discret, du soin méticuleux apporté au moindre cadrage, au moindre mouvement des personnages ou de la caméra, par ce cinéaste extraordinairement consciencieux qu’est Michael Powell.

Le cinéma est un art qui, parfois, au travers et à l'aide de ses impacts purement physiques, parvient à toucher le cœur après l'esprit. Mais cette performance est rare. Michael Powell est, pour nous, l'un des deux ou trois grands cinéastes à avoir réussi ce miracle...

D'après 30 ans de cinéma britannique par Editions Cinéma 76 - Raymond Lefèvre et Roland Lacourbe -1976

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