Interview de Michael Powell par R. Lefebvre et R. Lacourbe (septembre 1976)
Rencontrer Michael Powell n'est pas chose aisée. D'une vitalité débordante, le grand cinéaste britannique, dont la carrière connut son apogée sous le règne prestigieux d'Alexander Korda (1933-1956), n'arrête pas un instant ses activités. Depuis trois ans, il mène parallèlement bon nombre de projets ; et si aucun n'a encore abouti, Powell a commencé entre-temps à Moscou les préparatifs d'une nouvelle coproduction russo-américaine (la seconde après The Blue Bird dirigé par George Cukor). Il en parle avec une passion communicative, argumentant sur l'efficacité comparée des méthodes de travail russes et anglaises. Et la lenteur de tournage aussi : 20 semaines prévues au début de 1977, alors que les Anglais n'auraient besoin que de 12 semaines...
Michael Powell nous fait rencontrer l'un de ses plus fidèles collaborateurs, Reginald Mills, qui a monté ses grandes uvres durant douze années (à partir de 1946 et A Matter of Life and Death). Reginald Mills termine actuellement le montage de The Life of Jesus, réalisé par Franco Zeffirelli. C'est l'acteur Robert Powell (Mahler, Tommy) qui incarne le Christ. La production est une série de six épisodes d'une heure pour la télévision. Powell vante avec enthousiasme le film que réalisa Reginald Mills il y a deux ou trois ans, sur les fables de Beatrix Potter, une série de contes très prisés des enfants anglais. Les français seraient-ils intéressés ? Mais les Français ne connaissent pas Beatrix Potter.
Michael Powell nous parle longuement d'un vieux projet qu'il n'a jamais pu mettre sur pied et qui lui tient particulièrement à cur : une adaptation de La Vouivre, le récit de Marcel Aymé. Le cinéaste anglais ne tarit pas d'éloges sur l'écrivain français et l'intrigue parfaitement cinématographique du livre, tout en manifestant son incrédulité : comment se fait-il qu'aucun professeur ni réalisateur n'ait encore eu l'idée de cette adaptation en France ? ...
| Powell nous parle encore d'un
cinéaste qui jouit Outre-Manche d'une grande renommée
dans les milieux professionnels et que nous connaissons
mal en France : Seth Holt (The Nanny). "Un
cinéaste de grand talent, mais qui n'eut jamais de
chance, et dont les projets n'aboutissaient à
rien, la plupart du temps... - Et puis le cinéma international. Michael Powell réaffirme son admiration pour Rex Ingram dont il fut le disciple. Au passage, il évoque Lubitsch, l'un des piliers du cinéma aussi. Et pour finir, nous lui demandons quels sont, d'après lui, les plus grands noms de l'histoire du cinéma depuis les origines. Powell réfléchit longuement : son choix est net, rigoureux, parcimonieux : " Disney... Chaplin... René Clair... " |
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Cinéma 76 : Michael Powell, pour l'instant, votre intention de porter à l'écran Archipelago in Fire de Jules Verne est en attente ?
Michael Powell : Mais ça m'intéresse toujours. Je voulais déjà faire ça avec Korda. Korda aimait beaucoup le sujet et moi, j'aime beaucoup le caractère du personnage principal. Mais pour l'instant, je travaille avec les Soviétiques à la préparation d'un film sur Anna Pavlova. C'est une espèce de vie de la Pavlova, et, en l'étudiant, nous avons trouvé des choses très intéressantes. Parce qu'au commencement, j'avais pensé que ce serait simplement une biographie, ou peut-être un scénario plus riche que je n'avais pensé. Alors, j'ai travaillé six semaines à Moscou avec des gens de Mosfilm ; ils ont trouvé un écrivain très intelligent. C'est un jeune homme, avocat, instruit, intelligent, spirituel, pessimiste... Ensuite, nous sommes rentrés à Londres et les Russes nous ont dits : " Pourquoi ne pas revenir maintenant pou récrire le script ?
Alors on a passé six semaines de plus là-bas... Le script, je l'ai fait assez vite 25 jours. Il n'y avait pas beaucoup de distractions ; surtout en été parce qu'il y a la relâche des théâtres. J'aime beaucoup les Russes. J'ai toujours beaucoup aimé les Russes. Je n'ai pas beaucoup vu Moscou. Mais j'ai visité Leningrad... Naturellement, tout le film sur la Pavlova se passe à Leningrad. Même le chef de Mosfilm m'a demandé : " C'est possible d'avoir une scène à Moscou ? - J'ai dit: " Malheureusement non. Elle n'a jamais dansé à Moscou. Mais à la fin du film, il y aura quelque chose pour Moscou.
C. 76 : Vous pensez tourner cet hiver ?
M.P. : Nous sommes en train d'en discuter maintenant. Nous allons commencer la préparation du tournage dès la fin septembre. Je crois qu'il faudra au moins quatre mois. Pour moi, ce qui me passionne le plus, ce sont les costumes. Parce qu'on passe de 1890 à 1930. Alors, pour les costumes féminins surtout, c'est très intéressant. Voir les formes des femmes qui changent... Pour moi la recherche et l'exécution des costumes est une chose très importante. Alors, en fait, cinq ou six mois seront peut-être nécessaires. En principe, le début du tournage est fixé en février. Ça prendra du temps, avec tous les voyages... Il y a beaucoup de plans à faire en Russie, mais également au Japon, aux Indes, à Paris...
C. 76 : Ce sera votre premier film de danse depuis pratiquement seize ans ? Depuis Lune de Miel ?
M.P : Oui. Et j'ai des idées nouvelles, je trois... Ce ne sera pas du tout comme Red Shoes...
C. 76 Ah bon ? Il existe à notre avis deux écoles radicalement différentes dans le film de danse. Il y a votre manière, typiquement personnelle, et la manière américaine... Pensez-vous aussi que les deux méthodes soient aussi radicalement différentes ?
M.P. Oh, je ne sais pas. Gene Kelly m'a dit avoir vu Red Shoes au moins vingt fois, et qu'il aimait beaucoup.
C. 76 : Mais nous ne prétendons pas qu'il y a une méthode supérieure à l'autre. Nous voulons dire par exemple que vous utilisez beaucoup plus les ressources du montage, alors que les Américains se servent surtout de travellings, de mouvements de caméras, de plans séquences pour suivre les mouvements des danseurs.
M.P Oui, ils sont fous de ces travellings. Et après, quand on a un beau travelling, on ne peut pas le couper ! Erwin Hillier qui est mon producteur - c'est un ancien chef-opérateur réputé - a cette manie des travellings, zoom-shots, etc. . Je lui dis toujours : " Bien. Bien. Je prends note de tout ça !... " Mais moi j'aime beaucoup monter avec des plans très courts. Parce que dans Red Shoes, il n'y avait pas un seul fondu, c'était tout en montage...
C 76 Oui. Et il y avait beaucoup de truquages aussi.
M.P J'aime beaucoup faire une loi comme ça, et ensuite la prouver. Lorsque nous avons fait Le Narcisse noir, j'ai dit : "Oh, je ne veux pas aller aux Indes ! " Et tout le monde était très étonné parce qu'il y avait l'argent de Rank et c'était très possible d'y aller. Je ne voulais pas faire ça, parce qu'avec les intérieurs et les extérieurs, on aurait eu deux styles. Naturellement, ce n'est pas tout à fait vrai. C'est possible de faire des extérieurs avec des doublures, et de filmer des raccords qui sont parfaits. Mais je ne voulais pas faire ce genre de film... Je voulais inventer une Inde à moi...
C. 76 Votre film The Thief of Bagdad passe régulièrement à Paris doublé en arabe, avec de la musique arabe.
M.P. C'est vrai ? Ça doit être passionnant ! Parce que je n'aimais pas du tout la musique de Rozsa. C'était un très bon musicien, mais il avait toujours cette tentation de faire du "potagee comme ça... Et après, quand il est parti à Hollywood, il en a fait du "potage " ! ... Très intelligent Rozsa ; je l'aimais bien...
C. 76 La couleur dans vos films de danse, y pensez-vous comme devant jouer un rôle dramatique ?
M.P. Oh ! Sûrement ! Sûrement ! Mais il faut toujours penser à supprimer la couleur ! Comme ça, on peut s'en servir. Quand j'ai commencé dans la couleur, je faisais toujours le tour du décor pour supprimer tous les coussins : des taches de couleurs. Et après, on tournait dedans. L'accessoiriste avait tout remis ! Alors on voyait un kaléidoscope au lieu des comédiens... Une fois, Hein Heckroth a fait un décor extraordinaire : comme c'était beau en maquette ! Et après, on a construit le décor. C'était pour Oh ! Rosalinda ! Puis, les acteurs avec leurs costumes sont entrés dedans... On ne pouvait plus voir ni les acteurs, ni le décor! (Rires)... C'était comme des gens qui entraient dans des feuillages et qui disparaissaient. J'ai dit : "Hein, on ne peut pas tourner ça ! Il faut supprimer presque tout sur le décor ! Et il m'a dit : " C'est vrai ! J'avais oublié les acteurs ! - (Rires).