Rex Ingram, un esthéte à Hollywood,

Erich von Stroheim voyait en Rex Ingram " le plus grand réalisateur au monde", F. Scott Fitzgerald s'inspira de lui pour composer le personnage du metteur en scène de Tendre est la nuit et David Lean tenait les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse pour son film préféré. La redécouverte de cinq de ses films les plus importants éclaire la personnalité aujourd'hui oubliée de ce cinéaste atypique, que son ambition et son esprit d'indépendance finirent par éloigner d'une industrie hollywoodienne qui le considéra pourtant, dans les années 20, comme égal de Griffith ou de Cecil B. De Mille.

Quand il réalise les Quatre de cavaliers de l'Apocalypse, Rex Ingram a vingt-huit ans. De son vrai nom Reginald Ingram Montgomery Hitchcock, fils d'un pasteur de Dublin, il avait quitté l'Irlande pour les Etats-Unis dix ans auparavant, en 1911. Alors qu'il s'intéressait surtout à la sculpture, sa rencontre avec Charles Edison, le fils de l'inventeur du phonographe et du kinétoscope, lui donna l'envie de se mettre au service du cinéma naissant, comme acteur et scénariste. En 1915, il prit le nom de Rex Ingram et, l'année suivante, il réalisa son premier film, The Cup of Bitterness. Après la guerre, qui le vit s'engager dans la Canadian Air Force, il entre à la Metro.

C'est là qu'il réalise, en 1921, son premier grand succès, les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse. Bien qu'il ne soit pas à l'origine du projet, initié par la scénariste June Mathis, qui choisit également Rudolf Valentino pour le rôle principal, l'adaptation du roman de l'écrivain espagnol Vicente Blasco-Ibanez permet à Rex Ingram d'imposer ses conceptions. L'ambition du film, qui retrace la destinée d'une famille déchirée par la guerre, justifiait l'ampleur du budget (l million de dollars) et la durée du tournage (six mois). Le perfectionnisme d'Ingram, son goût pour les innovations techniques et son souci du réalisme peuvent ainsi s'exprimer, avec la complicité du chef opérateur John Seitz : celui-ci utilise quatorze caméras pour filmer des scènes de bataille dans un petit village français, et fait procéder en laboratoire à des traitements spéciaux de la pellicule pour obtenir les différentes qualités d'image souhaitées par le metteur en scène.

L'inspiration anti-allemande des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse surprend aujourd'hui encore par sa violence. Le film fut d'ailleurs interdit en Allemagne et ne dut qu'à une intervention de Raymond Poincaré de sortir en France. L'évocation de la guerre des tranchées est d'un réalisme dont on trouvera peu d'équivalents par la suite, et l'ensemble témoigne d'une cohérence et d'une puissance visuelles très impressionnantes, Rex Ingram, qui travaillait toujours longuement avec ses interprètes, obtint de Rudolf Valentino une composition qui, du jour au lendemain, fit de l'acteur une star. La fameuse scène du tango, qui impressionna tant le public de l'époque, est, dans la copie présentée, la plus complète et la plus pure que l'on ait vue depuis les années 20.

Le triomphe remporté par le film, qui permit à la Metro d'encaisser 4 millions de dollars de bénéfices, conforta le metteur en scène dans ses choix. Pour lui, le cinéma cessait d'être uniquement une industrie et devenait : " le nouveau grand art, qui réunit ce qu'il y a de mieux dans la sculture, la peinture et le théâtre ".

L'adaptation d'Eugénie Grandet, à laquelle il se consacra ensuite, traduit cette volonté d'aborder le cinéma comme un art "noble". Qu'il ait demandé à ses acteurs de parler français, bien que le film fût muet, témoigne de son désir d'authenticité, Ingram met ensuite à profit la carte blanche accordée par la Metro en tournant notamment le Prisonnier de Zenda et Scaramouche, avec Alice Terry, son épouse depuis 1921, et qui révèlent une nouvelle vedette en la personne de Ramon Novarro. Bien que jouissant d'une liberté presque absolue, imposant des phases de préparation des films (à ses yeux aussi importantes que le tournage lui-même) qui pouvaient durer plus de six mois, il ne nourrit pourtant aucune illusion quant à la vraie nature des dirigeants du studio.

C'est ainsi qu'il met Erich von Stroheim en garde contre Louis B. Mayer et Irving Thalberg lorsque Stroheim se lance dans la réalisation des Rapaces. Plus tard, quand les producteurs exigent du metteur en scène une réduction draconienne de la durée de son film, celui-ci fait appel à Ingram, qui propose un montage jugé satisfaisant par le réalisateur, mais refusé par la Metro : elle mutile alors le film, sans l'accord de son auteur. Cette expérience accentue ma méfiance d’Ingram, qui perçoit la création de la Metro-Goldwyn-Mayer, en 1924, comme une menace pour son indépendance. Il obtient toutefois de tourner l’Arabe, toujours avec Ramon Novarro, sur les lieux mêmes de l'action, en Afrique du Nord et découvre ainsi une civilisation qui le fascine. Peu pressé de retrouver Hollywood, il décide de tourner en France Mare Nostrum, adaptation d'un autre roman de Blasco-Ibanez et nouvelle évocation des tragédies de la guerre, à travers le destins d'une espionne allemande et d'un capitaine français.

Son choix se porte sur la région de Nice : il prend donc le contrôle des studios de la Victorine, fondés en 1920.. et l'installation à Nice d'un des plus prestigieux metteurs en scène hollywoodiens passe d'autant moins inaperçue que Rex Ingram sait se faire remarquer par Son élégance un peu voyante et ses extravagances. Les professionnels s'interrogent : l'industrie cinématographique française ne risque-t-elle pas d'être colonisée par I'Amérique ? On considéra finalement que le tournage de films aussi ambitieux ne pouvait que lui être bénéfique, d’autant qu'Ingram agrandit et modernise les studios.

Mais pareille munificence n'est pas du goût de ses commanditaires d'outre-Atlantique : lorsqu'ils s'aperçoivent que Mare Nostrum leur a coûté deux fois plus cher que s'il avait été tourné à Hollywood, les producteurs exigent que le cinéaste revienne en Amérique, Ingram refuse, réalise à Nice le Magicien (1926), inspiré de la vie du mage Aleister Crowley, et le Jardin d'Allah (1927), dont les extérieurs sont tournés en Afrique du Nord..Son contrat n'ayant pas été reconduit par Louis B. Mayer , Ingram doit désormais se battre pour réaliser un nouveau film sans déroger à ses principes. Déjà perturbé par les multiples difficultés rencontrées dans la gestion de la Victorine, il est bientôt confronté à l'avènenement du parlant. Comme beaucoup de grands réalisateurs du muet, Rex Ingram ne parvient pas à s'adapter à cette nouvelle technique, qui remet en cause toutes ses conceptions, notamment en rejetant au second plan les préoccupations purement visuelles.

Après Baroud (1932), dont il interprète également le rôle principal, il décide d'abandonner le cinéma et entreprend de voyager. Il n'a pas quarante ans. Converti à l'islam, il séjourne quelque temps en Egypte, avant de rentrer aux Etats-Unis, où il mourra en 1950. Le metteur en scène Robert Florey, qui fut un des rares à le rencontrer cette époque, rapporte que Rex Ingram passa les dernières époque de sa vie dans un bungalow dont un tapis et une selle marocaine constituaient tout le mobilier...

PASCAL MERIGEAU, Le Monde du Jeudi 28 octobre 1993