Les arcanes du surréalisme par Roland Lacourbe
" Nos relations avec les Américains étaient excellentes quand nous étions en difficultés, mais maintenant que nous allons vers la victoire, elles se détériorent rapidement. Pouvez-vous faire un film afin d'améliorer les rapports anglo-américains ? " C'est en ces termes que Michael Powell et Emeric Pressburger se virent confier au printemps 1945 par le ministère de l'information britannique en la personne de Jack Beddington, attaché à la Film's Commission, la tâche de réaliser un ouvrage diplomatique exaltant la coopération des Alliés. Par quelle mystérieuse alchimie cette commande officielle est-elle devenue ce phare du cinéma surréaliste ? ...
A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Michael Powell et Emeric Pressburger sont les grands cinéastes de prestige du Royaume-Uni. Leur oeuvresuscite en même temps que l'enthousiasme du public, l'intérêt soutenu des professionnels du 7ième Art et l'attention bienveillante du milieu royal. Mais la lecture des journaux de l'époque révèle une presse réticente, parfois agressive, toujours déconcertée par les bizarres orientations prises par les deux cinéastes.
| Les " Archers ", ainsi qu'on
les appelle communément du nom de leur propre maison de
production fondée en 1943, ont déjà été mis de
nombreuses fois à contribution par les services
officiels pour plusieurs travaux d'information ou de
propagande. En septembre 1939,
Michael Powell tournait déjà dans un avion les images
les plus éloquentes du premier documentaire sur la
guerre, Le Lion a des ailes. En leur temps, Espionne
à bord (1940), 49e Parallèle (1941) et Un
de nos avions n'est pas rentré (1942) étaient venus
respectivement décrire Londres sous le Blitz, expliquer
la nécessité pour les pays encore neutres d'entrer dans
le combat contre une puissance totalitaire qui menaçait
tout le monde libre, glorifier enfin l'héroïsme des
peuples opprimés qui continuaient dans la clandestinité
la lutte contre l'occupant. Mais avec Colonel Blimp, le ton avait changé. Tourné en pleine guerre, Colonel Blimp est le premier film mondial à évoquer la future et nécessaire réconciliation entre deux pays belligérants qui auront besoin de bonne volonté, de patience, de compréhension et d'humanité pour atténuer les douleurs causées par les trop nombreuses étapes d'une lutte sanglante et sans merci. La presse n'a pas été tendre avec cette tentative jugée anachronique de rapprochement entre deux ennemis. Le regard lucide et quelque peu ironique porté sur l'attitude trop rigide et surannée d'un officier de la vieille école dépassé par l'éthique et les méthodes du nouveau conflit mondial provoqua, dit-on, l'hystérie de Churchill ... " Mauvaise propagande, désastreuse en temps de guerre " lit-on dans le Daily Mail. Taxée de défaitiste, loeuvre sera sujette à de nombreuses tracasseries du Foreign Office dont la moindre occasionnera un retard considérable à l'exportation. |
![]() |
L'attaque la plus vive viendra d'un opuscule publié en 1944, " The Shame and Disgrace of Colonel Blimp ", signé par E.W. et M.M. Robson, respectivement mari et femme. Les nuances de la pensée à la fois prémonitoire et généreuse des " Archers " n'ont pas été perçues par tous, c'est le moins que l'on puisse dire ! Le contenu de ce pamphlet débordant de fureur belliciste - allant même jusqu'à taxer les auteurs, dans une envolée qui tient du pur délire, de " propagandistes nazis " - témoigne aujourd'hui d'une telle étroitesse de vue, d'un tel chauvinisme et d'une telle niaiserie, que l'argumentation tombe delle-même sous le poids du ridicule.
En 1944, Powell et Pressburger ont signé A Canterbury Tale né aussi des suites d'une commande du ministère de l'information pour présenter les coutumes et les moeurs des Anglais et des Américains afin de faciliter la rencontre et les rapports des deux communautés. En 1945, deux autres films sont venus à leur tour louer les vertus de ce rapprochement : Le Chemin des étoiles du Conservateur Anthony Asquith, et La Grande aventure du Travailliste John Boulting. Mais l'un et l'autre, pragmatiques, ne s'embarrassent pas d'ambiguïtés et de paradoxe; ils décrivent simplement la vie d'unités militaires où se mêlent Anglais et Américains pour la gloire et le succès communs...
Powell et Pressburger vont, comme à l'accoutumée, bousculer un peu la banalité et le conformisme du cinéma de propagande. En introduisant le raffinement, l'humour et l'équivoque, et une certaine dose dautocritique. Ce qui, une fois de plus, ne sera pas du goût de tout le monde !
Colonel Blimp était en avance, en
prônant en pleine guerre mondiale, la nécessaire
réconciliation ultérieure (tout comme l'avait fait Jean Renoir
dès 1937 dans sa Grande Illusion). Question de Vie ou de Mort
entreprend, sous une apparence de comédie fantastique, de
stigmatiser la mentalité et la politique du Royaume-Uni au cours
de ses cents dernières années d'existence ! En prêtant au
patriote américain Abraham Farlan (incarné par le Canadien
Raymond Massey), les " slogans anti-britanniques les plus
virulents jamais entendus dans un film anglais "
, les Archers proposent une analyse lucide
et minutieuse des moeurs déconcertantes de la fière et perfide
Albion pour tout étranger qui l'observe. En tempérant malgré
tout ce jugement par un humour omniprésent...
Se permettre, au sortir d'un conflit aussi
cruel, de critiquer l'Establishment et "
l'intolérable autosatisfaction de l'Empire Britannique "
pouvait certes surprendre à son époque.
Aujourd'hui ne subsiste plus que la brillante démonstration d'un
cinéma qui a su contourner habilement son prétexte diplomatique
pour parvenir à la création artistique pure, car par-delà le
chauvinisme rétrograde et les idéologies, ce sont en fin de
compte, et par leur intemporalité même, les poètes qui ont
toujours raison...
Désormais, les passions et les querelles
apaisées, il est enfin possible de juger loeuvre en oubliant les circonstances de son élaboration : d'admirer la performance technique; de
goûter ce subtil amalgame de délicatesse et d'humour, de
réalisme et de fantaisie, de pondération et d'extravagance, qui
aboutit à l'un des scenarii les plus surprenants et les plus
admirablement construits de toute l'histoire du cinéma. Et qui
lui valut d'être sélectionné pour le premier gala de la "
Royal Command Film Performance ", devenant ainsi le symbole
du cinéma britannique émergeant de la guerre.![]()
" C'est mon film le plus réussi, déclare
Powell lui-même : perfection technique, tours de passe bien
maîtrisés. Il est d'autant plus fascinant à mes yeux que toute
cette histoire se passe dans un contexte médical et naît dans
le cerveau tourmenté du personnage central. Ainsi, chaque image
se trouvait toujours médicalement justifiée. "![]()
Avec sa modestie coutumière, Michael Powell
s'est souvent exprimé sur les influences qu'il a subies, se
référant toujours au célèbre Here Comes Mr. Jordan
, feignant d'ignorer celles que son
propre film eut ensuite sur certains succédanés comme Les
Jeux sont faits de Jean-Paul Sartre et Jean Delannoy ;
passant même sous silence l'utilisation quasi-révolutionnaire
du Technicolor et du virement monochromatique parfaitement
justifiée par les méandres de l'intrigue et composant une
poésie du temps et de l'espace qui n'eut que trop rarement
l'occasion de fleurir sur un écran.
Commençant sur des images de Mort et se terminant sur l'affirmation de la Vie, cette allégorie profondément optimiste a suscité de nombreuses interprétations quant à ses possibles symboles inconscients. Tant il est vrai que le Surréalisme, simple support offert à l'imagination de ses observateurs, autorise toutes les traductions...
Certains exégètes n'ont pas manqué de voir dans l'Autre Monde proposé par le film, avec sa société futuriste, mécanique et planifiée, une Utopie comparable dans son totalitarisme, à l'Ordre Nouveau hitlérien. Ecartelé entre la vie et la mort, Peter Carter incarnerait donc l'Angleterre elle-même, chancelante, hésitante et blessée, tentant malgré tout de conserver son intégrité de pays libre au sein de la tourmente.
Dans cette optique, l'envoyé céleste, aristocrate français décapité sous la Terreur, " frivole et décadent ", n'est autre que le Collaborateur français qui risque d'entraîner la Grande Bretagne vers la chute. Et c'est en fin de compte l'amitié fidèle, attentive - l'amour entre un Anglais et une Américaine qui sauvera l'Angleterre - Peter Carter du danger fasciste...
Entre-temps, d'anciennes victimes de l'impérialisme britannique - un Indien, un Boer, un Chinois, un Irlandais, et un Américain tué durant la Guerre d'Indépendance - auront fait le procès du Royaume-Uni déchiré par les tendances internes d'une politique discutable mais assujettie à la marche de l'Histoire.
L'Américain accusera l'Angleterre, entre autres, de la décadence de ses traditions aristocratiques. Mais au début du film, les auteurs auront pris soin de montrer, sans insistance, la légèreté des Français (l'envoyé céleste) et la vulgarité américaine (le goût immodéré pour le chewing-gum et le Coca-Cola)... Prouvant, somme toute, la mesure de la mentalité britannique, équitablement partagée entre le frivole et le trivial, l'Ancien et le Nouveau continent. Et louant ainsi, par ricochet, l'individualisme salvateur, l'amour en Technicolor, et non le Collectivisme en noir et blanc d'un Univers rejeté aux ultimes images dans les 1imbes de l'imagination d'un poète dont le cerveau fut traumatisé par la guerre.
L'Avant Scène Cinéma N° 258, décembre 1980